Le site probablement pas pour toi, qui vient de passer à Vanilla 2 à l'arrache, et qui va mettre un certain temps avant d'être à nouveau opérationnel (ou du moins Über avec un Ü).
Le jeu vidéo contre les dix commandements
  • EnsembleVideEnsembleVide juillet 2006

    [align=center][img]/img/game-design---contexte.gif[/img][/align]

    Les médias n’ont de cesse d’incriminer le jeu vidéo en lui reprochant une tendance à la violence exacerbée, une maturité digne d’un gamin de quinze ans, une vénalité à toute épreuve et, plus généralement, de véhiculer des préceptes moraux dangereux pour notre innocente progéniture. Toutes ces questions sont subjectives, les points divergent selon que l’on soit journaliste, développeur, éditeur, joueur, ou bourré de préjugés.

    C’est pourquoi une confrontation en bonne et due forme avec le pilier moral de la culture judéo-chrétienne semblait de mise, c’est-à-dire avec les dix commandements. Hormis les trois premiers qui ont un caractère indiscutablement religieux, ils demeurent à ce jour grossièrement applicables à notre société (post)moderne, et constituent par conséquent un instrument de mesure concret pour calculer le potentiel de subversion du jeu vidéo.



    [u]I - Tu n'adoreras pas d'autres dieux que moi.[/u]

    Depuis [b]Populous[/b] en 1989, plus récemment avec la série des [b]Black & White[/b] dont le deuxième opus est sorti fin 2005, le théâtral [b]Peter Molyneux[/b] n’a eu de cesse d’offrir aux joueurs les joies de l’évangélisme et de la guerre sainte au nom d’un dieu unique, sous couvert d’un manichéisme flagrant déguisé en mécanisme novateur. Plus surprenant est le positionnement du démesuré [b]Sid Meier[/b], avec son [b]Civilization IV[/b], sorti à la même période. Malgré un impérialisme tout à fait américain et des tas d’omissions contestables, le designer au nom le plus vendu au monde nous propose en effet une liberté de culte radicale : non seulement il est possible de faire cohabiter différentes religions – c’est même encouragé – mais en plus, toutes sont rigoureusement identiques.

    A part l'hérésie politiquement correcte de l’ami Sid, le premier commandement a encore de beaux jours devant lui : le combat d’une faction pleine de convictions contre quiconque ayant d’autres croyances est au scénario de jeu vidéo ce que le langage SMS est aux Skyblogs.



    [u]II - Tu ne te fabriqueras aucune idole.[/u]

    Inutile de nous voiler la face : l’univers vidéoludique est de par sa nature même voué à enfreindre le second commandement. Les idoles sont innombrables, qu’elles soient grassouillettes et à moustaches, bleues avec des piquants, ambidextres et pulmonairement avantagées ou encore blondes en brosse et bodybuildées. Ce sont elles qui ont posé les bases des religions actuelles, même si elles tendent maintenant à s’effacer au profit de figures plus abstraites, monolithes de silicone et de plastique aux noms dépourvus de sens, trônant dans nos salons.

    Les mouvements les plus répandus véhiculent chacun leur philosophie grâce à une pléthore de marchandises décoratives, vestimentaires, musicales, cinématographique et autres moyens détournés visant à collecter les deniers du culte. Mieux encore, les plus vieux fanatiques célèbrent imperturbablement les anciens dieux de leur enfance en s’escrimant à les maintenir en vie grâce à des émulateurs et à des sites consacrés exclusivement à leur mémoire. Certains mêmes leur composent des hymnes en respectant les règles de l’époque, c’est-à-dire en 8 bits, sur des séquenceurs de Commodore 64…



    [u]III - Tu ne prononceras pas mon nom de manière abusive.[/u]

    Que dire des innombrables paroles rituelles prononcées à chaque lancement d’un jeu ? Combien de fois entend-on murmurer à nos oreilles de langoureux « [b]Nvidia[/b] » et autres « [b]EA Games[/b] » ? Est-ce abusif, ou est-ce le juste nom du Tout-puissant, scandé avec ferveur et déférence pour la plus grande joie des fidèles ?

    « [b]SEEEEEGAAAAAAAA ![/b] » Les années passées à emmagasiner des chœurs religieux, c’est plus fort que toi.



    [u]IV - Souviens-toi du jour du repos, pour le sanctifier.[/u]

    Il semble que les jeux en ligne massivement multi-joueurs aient une tendance marquée à bafouer ouvertement ce point. Certains fidèles, qui oublient de dormir et de se sustenter, meurent de temps à autre de surmenage. D’autres voient leur vie sociale et professionnelle se dégrader de manière alarmante, pour se changer lentement en légumes blafards, ou se promener à poil dans les rues en se prenant pour des Elfes de la Nuit invisibles. Heureusement, il existe maintenant des thérapeutes spécialisés dans la dépendance à ce loisir très en vogue.

    Non, le jeu vidéo n’aime pas les pauses de dix minutes pour chaque heure passée à jouer, n’en déplaise aux avertissements traitant de l’épilepsie et de la mort subite qui figurent sur les notices, que de toute façon personne ne lit.



    [u]V - Honore ton père et ta mère.[/u]

    Ce commandement est si bien suivi que l'on nage dans l’inceste et la consanguinité depuis plusieurs générations. La plupart des jeux vidéo sont très proches de leurs parents, au point qu’on a de plus en plus de mal à les distinguer. A force de s’inspirer de leurs géniteurs, ils ont dépassé l’ère de la reproduction sexuée pour entrer dans celle de l’autoréplication. Ils portent les mêmes noms, arborent les mêmes caractéristiques, et à l’instar de Saturne, ont une fâcheuse tendance à dévorer leurs enfants susceptibles de les détrôner.

    Le cinquième commandement est certainement le plus respecté entre tous. Demandez donc à [b]Chris Crawford[/b] ou à [b]Warren Spector[/b]…



    [u]VI - Tu ne commettras pas de meurtre.[/u]

    La violence, le meurtre, pour ne pas dire dans certains cas le génocide, sont des disciplines très prisées des amateurs de jeu vidéo, au point qu’il s’agisse de la seule chose que les médias en retiennent. Depuis Space Invaders jusqu’à [b]Postal et Grand Theft Auto[/b] en passant par [b]Doom[/b] et [b]Carmageddon[/b], soyons honnêtes : le meurtre, c’est cool. Que dire d’[b]Oblivion[/b] où, durant le didacticiel, le joueur est invité à frapper dans le dos un gobelin qui n’a encore manifesté aucune hostilité à son égard, et dont le seul tort est manifestement d’être petit et vert ?

    Il est naturel de trucider sans sommation tout ce qui dévie légèrement des canons esthétiques humanoïdes. Tout ce qui n’a pas la même couleur de peau, tout ce qui ne porte pas le même uniforme, tout ce qui peut représenter potentiellement une menace pour le joueur est presque à coup sûr mauvais et doit mourir. Ni les joueurs ni les développeurs n’accordent un quelconque crédit au sixième commandement. Ne désespérons pas, il y a quand même des gens qui utilisent la violence dans le but de faire réfléchir, comme en témoigne [b]Super Colombine Massacre RPG[/b], le jeu inspiré du meilleur score en matière de school shooting tour à ce jour.



    [u]VII - Tu ne commettras pas d'adultère.[/u]

    Alors qu’on traîne le jeu vidéo dans la boue en brandissant le commandement précédent, on fait totalement l’impasse sur le septième. C’est un manque de respect honteux envers [b]Will Wright[/b] et [b]The Sims[/b]. Qui donc en effet joue à ce phénoménal blockbuster en se contentant de poursuivre le rêve américain, alors que l’intérêt réside dans le fait de se taper la femme du voisin, voire le voisin lui-même, puis ses enfants ? Le deuxième épisode, sorti en 2004 et disposant d’une impressionnante quantité de mods allant à l’encontre de toute morale conjugale, n’est après tout qu’un formidable générateur d’histoires de cul (lire à l’eau de rose). Notons que les aspirations des personnages du genre « Faire crac-crac avec quinze Sims différents » sont récompensées si assouvies et font partie du jeu original.

    Et pour une fois, ce n’est pas la faute des adolescents prépubères amateurs de gros calibres et d’accolades viriles : 60% des joueurs de [b]The Sims[/b] sont des femmes.



    [u]VIII - Tu ne commettras pas de vol.[/u]

    Si l’on utilise sa compétence pickpocket aux dépends d’un innocent PNJ, est-ce un vol, ou un moyen comme un autre de gagner des points d’expérience ? Lorsqu’on incarne un certain [b]Garrett[/b], voleur de profession, et qu’on dérobe un objet de valeur chez un riche bourgeois, est-ce un vol, ou du travail bien fait ? Quand on vide promptement un automobiliste de son siège pour s’emparer de son véhicule et s’efforcer d’écraser un maximum de gens basanés portant des bandanas mauves, est-ce un vol, ou une manœuvre tactique ?

    Plutôt un vol, si l’on ne s’arrête pas au gameplay pur. Avec violence, accessoirement. Et puis, d’un point de vue plus pragmatique, que dire des 4 à 7% que gagne en moyenne un développeur sur le prix de vente de son jeu ?



    [u]IX - Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain.[/u]

    Au lieu de ça, toi joueur, tu emploieras ta caractéristique de [i]charisme[/i] et tes compétences de [i]persuasion[/i], d’[i]intimidation[/i], ou de [i]séduction[/i]. Ou toi, développeur, tu promettras des mécanismes de jeu révolutionnaires, dont tu justifieras habilement l’absence en prétextant que tout ce que tu prévoyais de faire n’était finalement pas faisable. Ou toi encore, constructeur, tu déguiseras l’apathie créatrice plébiscitée par la plupart de tes consommateurs au moyen d’une couche épaisse de graphismes spectaculaires, au nom du phénomène appelé [i]Next Gen[/i].

    On nous l’a dit à [b]Supinfogame[/b] : le but, c’est de faire illusion. Tous les artifices sont bons, peu importe que les pixels mentent, que des vérités historiques soient sacrifiées sur l’autel du marketing : il faut que le joueur s’amuse. Nous sommes encore bien loin du jour où le jeu vidéo aura autant de crédibilité qu’un documentaire d’[b]Arte[/b].



    [u]X - Tu ne convoiteras rien de ce qui appartient à ton prochain.[/u]

    Le mécanisme « tuer monstre pour gagner objet/argent/expérience » est un fait acquis et indiscuté depuis si longtemps que la simple idée d’y apposer un jugement moral est grotesque. C’est donc un fait également acquis que le dixième et dernier commandement n’ait pas, voire n’ait jamais eu, sa place dans le jeu vidéo. Par défaut, l’adversité doit être vaincue et dépouillée pour permettre au joueur de faire face à d’autres ennemis plus coriaces, qui seront eux-mêmes phagocytés à leur tour. C’est ainsi que l’on contribue au fantasme de puissance puéril dans lequel le public est presque invariablement plongé.

    On attend avec impatience le nouveau [b]Rockstar Games[/b], le bien-nommé [b]Bully[/b], qui a provoqué la création d'une pétition visant à annuler sa sortie alors qu'on en a vu que trois misérables screenshots. Jouer le caïd du lycée qui extorque des fonds à ses petits camarades et qui fait preuve d'insubordination envers le corps professoral est-il donc si choquant pour la classe moyenne bien-pensante ?



    En conclusion, le jeu vidéo ne respecte aucun des dix commandements à l’exception du cinquième, où il pèche par excès. Autant dire qu’en termes de conformité à la morale judéo-chrétienne, ce n’est pas très réussi. Tel un enfant attardé reproduisant les faits et gestes de ses parents sans se poser la moindre question, il n’a pas une once d’esprit critique (quoique, sans doute davantage que son public). Il s’en porte cependant très bien : il s’amuse, et naturellement les dilemmes moraux sont pour lui une donnée inexistante.

    D’un autre côté, c’est ce qui nous plaît : transgresser les interdits est la chose la plus amusante jamais inventée. Les simulateurs de meurtre font finalement davantage preuve de mauvais goût que de subversion volontaire de la jeunesse. La fonction cathartique du jeu, vidéo ou non, est l’un de ses traits fondamentaux, et il serait bien hypocrite de s’en détourner. Tuer des polygones, ça ne fait de mal à personne. Mais il serait peut-être temps de se pencher sur la valeur de l’héritage culturel que nous laissons aux générations futures, globalement indigne de la plus mauvaise série Z jamais tournée…



    Histoire de pousser un peu plus loin cette réflexion, voici quelques liens probablement intéressants :

    [url=http://allboards.lionhead.com/showthread.php?t=83152]Les excuses publiques de Peter[/url] quant aux promesses non tenues de Fable.
    [url=http://www.gopostal.com/]Le site de Running With Scissors[/url], les développeurs de Postal 1 & 2.
    [url=http://www.kohina.com]Radio Kohina[/url], parce que le son 8 bits, c'est bien.
    [url=http://gamasutra.com/features/20060612/murdey_01.shtml]La fameuse diatribe de Chris Crawford[/url], dont on a déjà discuté [url=http://www.uberclub.org/v2/comments.php?DiscussionID=86&page=1#Item_0]ici[/url].
    [url=http://www.pegi.info/pegi/downloads/rating_form_french.doc]Le formulaire d'évaluation du PEGI[/url], qui classe nos jeux (en .doc).
    Et en bonus, [url=http://www.christiancomputergames.net/]un fascinant site de jeux vidéo chrétiens[/url] en ligne.

Bien le bonjour, visiteur.

On dirait que vous êtes quelqu'un d'intéressant. Pour le prouver à la face du monde, cliquez sur l'un des boutons ci-dessous.

Connexion Postuler